Le Lauréat (1967) 8.5/10 Dustin Hoffman, Katharine Ross, Spider Alfa

Une œuvre importante dans l’histoire du cinéma.

Revue ici :

Un beau météore de la fin des sixties. Une célébration intelligente, de la libération sexuelle et de l’émancipation de la jeunesse. Mais pas seulement.

C’est une œuvre qui montre une énorme compréhension pour ce que signifie devenir un homme dans ces années là, et la difficulté qu’il y a à sortir des schémas formatés par les parents et la société. Lesquels se considèrent en quelque sorte à la fin de l’histoire. Pour eux, le credo de la réussite à l’américaine, ne peut être dépassé désormais. Ils se trompent.

En cela, cela a été un révélateur profond pour bon nombre d’entre nous.

Le film fait l’éloge de nouvelles valeurs. Il consacre en particulier ce qui pourrait être désigné comme l’innocence fondamentale de la jeunesse, en opposition au mercantilisme et à la culture de la compétition.

Juste avant Woodstock, être jeune, heureux et simple, est devenue une vertu. Les héros carnassiers et bagarreurs ont fait leur temps. Les beautiful people, que l’on a cru longtemps inoffensifs, sont dans le vent. On leur assigne la mission sacrée de jouir sans entraves, mais aussi de regarder autrement, par eux mêmes et non pas au travers des yeux de leurs parents.

Ce parti pris positif est illustré, en particulier, par l’immense empathie pour le caractère principal. Un Dustin Hoffman tout lisse, qui semble tout droit sorti de son œuf, et qui a le rôle gigantesque de s’extirper du cocon familial et sociétal. Avec lui, se soulève toute une génération. C’est à peine croyable, mais c’est vrai.

A noter aussi l’emploi d’une caméra caressante pour la douce Katharine Ross, qui interprète Elaine Robinson, la jeune fille cultivée qui ne demande au fond qu’à suivre ce mouvement émancipateur (*)

A l’opposé de ce monde fleuri et sans épines, il y a les « vieux ». Des parents sans doute attentifs, mais préoccupés. Ils forment les bataillons de la réussite sociale. Ils occupent les nouvelles banlieues florissantes. Ils sont grisés par le boom économique américain. Ils possèdent, comme leurs voisins et comme sur les publicités, le pavillon aéré, le bar kitsch avec l’alcool sans limites, la cuisine en formica, la piscine, les bagnoles. Ils évoluent sans état d’âme dans ce rassurant conformisme et donc dans une indéniable superficialité. La culture affichée n’est là que comme autant de signes de reconnaissance sociale.

Ils voudraient que leurs enfants, les baby-boomers, continuent ce long travail d’après guerre qui a remis les choses en place. Leurs enfants doivent « profiter » eux aussi du modèle consumériste, et s’en mettre jusque là. Il faut consommer sans entraves et le plus rapidement possible. La concurrence est rude, il faut aussi se battre. L’oisiveté est mal vue.

Les enfants du baby boom sont gâtés. En récompense d’un premier cycle universitaire réussi, Benjamin (Dustin Hoffman) a droit au mythique Spider Alfa.

Mais quand même, il faut se remuer. C’est le deal. On demande à ce blé en herbe, de s’insérer rapidement dans ce monde de compétition.

On leur donne même des pistes : « Le plastique, le plastique ! ». Ce mot magique, dit à l’oreille comme un secret des dieux, est un condensé de l’incompréhension entre ces deux générations. L’avenir industriel sera en effet pendant un bon moment dans cette direction. Mais est-ce vraiment une réponse à un trouble existentiel ?

Dustin se dit préoccupé par son avenir, certes. Mais ce n’est pas de cet avenir là dont il parle. « plastique » est tout aussi étrange à ses yeux que le « plastique » de l’usine du beau-frère dans Mon Oncle de Tati. C’est un boudin sans origine et sans fin, qui incarne précisément le non-sens total.

Le décor planté, on assiste à la scène métaphorique du scaphandre. Elle montre les difficultés de cohabitation. Les parents de Dustin, lui ont offert une combinaison complète de plongeur autonome, pour le féliciter de son succès dans les études. Ils le pressent d’essayer l’encombrant article dans leur piscine, devant tous leurs amis réunis. Aucun allié de son âge !

Et là, grâce aux procédés ciné novateurs, on rentre dans la tête du jeune homme. On sent ses réticences à s’afficher en public, son désir d’intimité, son aspiration à un ailleurs dont il ne connaît rien encore. O que ma quille éclate ! O que j’aille à la mer !

Et même pour ses Amours, il veut moins que tout qu’on lui donne des conseils. Tu dois jeter ta gourme (en VF) peut s’interpréter en clair par, tu dois baiser, pour te sentir mieux dans ta peau. Ce diktat, dans son acception triviale est exactement celle que les vieux devraient s’abstenir d’énoncer. L’amour n’est pas la purge à administrer contre le spleen. Si la réussite et l’amour deviennent deux valeurs aussi bestiales, à quoi bon ?

Il cède à l’insistance de Mme Robinson. Le jeu amoureux guidé par cette prêtresse en perdition est un morceau d’anthologie. Et même si ce n’est pas le grand amour qu’il espère secrètement, c’est quand même une révélation. La dernière porte qui claque pudiquement avant la consommation, est comme une baffe salutaire. Désormais il est repu et dérive volontairement pendant des semaines et des semaines. La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots…

Pour son anniversaire des 21 ans, Le réalisateur isole le jeune dans cette combi intégrale de caoutchouc. On est soi-même, dans la peau du personnage, largement isolé des remous du monde. Avec son masque intégral, lui et nous, ne percevons plus rien de distinct. Le champ de vision est réduit à ses palmes.

Les parents, les amis ont beau lui hurler de plonger, lui et nous, n’entendons que le « sound of silence ». Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème – De la Mer, infusé d’astres, et lactescent…

Il y a là, comme dans tout le film, un magnifique travail de découpe, où l’acteur dans la même position, traversent des plans différents, chez lui, à l’hôtel…

C’est une réalisation vraiment inventive, qui opère une savante fusion, entre le monde intérieur et le monde extérieur. Le silence est plein de sens. On atteint des sommets dans la suggestion et l’ellipse.

Benjamin n’arrive pas encore à comprendre ce qui lui arrive. « Hello darkness, my old friend ».

En toutes circonstances, dans cette phase initiale, il cherche à se garder des autres. Ces êtres bizarres et incompréhensibles, dont il sent confusément qu’ils l’éloignent de sa route. Il abuse des formules de politesse et de plates excuses à tous propos, comme autant de boucliers. Quoi dire à tous ceux-là ?

Et c’est vrai qu’à 20 ans, on n’a pas grand-chose de plus pour se protéger. Ces codes qui ont été martelés jusqu’au plus profond de notre être, on nous a fait admettre que ce sont des formules magiques. Et on croit à ces prétendus Sésame, dur comme du fer.

La découverte d’un possible bel amour, enfermé au plus profond de ces deux jouvenceaux, va faire basculer l’histoire. Je sais le soir, L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes, Et j’ai vu quelques fois ce que l’homme a cru voir !

Désormais la trame est celle de Roméo et Juliette contre le monde entier. Ces deux tourtereaux se révèlent, en s’alliant l’un à l’autre. C’est Roméo qui guide les pas de Juliette. Et ce faisant, le film impose un grand acteur. D’emblée Dustin Hoffman montre déjà un énorme potentiel d’interprétation. Cela va de la timidité maladive à l’explosion de la passion, comme pour ces cris de bête à l’église, pour empêcher le mariage de sa belle avec un autre.

L’inoubliable Ann Bancroft interprète avec un talent exemplaire, la célébrissime Mrs Robinson. Ce n’est pas en soi un beau rôle pour une actrice qui sait qu’elle même se fane déjà.

Cette grande dame blessée et flamboyante, se réfugie dans le sexe, comme d’autres dans la boisson. En général c’est à l’homme qu’on prête ce type de comportement. Elle conduit le jeune avec subtilité, sur le chemin où il va être dévergondé. On pourrait presque dire abusé, selon les critères de maintenant. Et j’en connais plus d’un qui se serait laissé faire. A noter que Jeanne Moreau a refusé ce rôle, dans lequel elle aurait été parfaite (**)

Les épisodes de rencontre à la sauvette à l’hôtel du coin, sont devenues des scènes cultes. Les deux acteurs sont éblouissants de précision et d’intensité. D’ailleurs, la scène de la main baladeuse et maladroite qui se pose sur le sein, aurait été totalement spontanée et improvisée.

La gaucherie du puceau va instantanément se transformer en force intérieure brute, dès le moment où il fera la première fois l’amour. Et vlan !

C’est divinement filmé. Avec alternance de plans couchés entre l’hôtel et sa maison. La musique bien connue, qui révèle avec précision le mental de chacun, les dispense de verbiages inutiles.

Avec la découverte de ces satisfactions profondes, le monde du jeune homme est tout chamboulé. Et il en faut du temps pour se remettre d’aplomb, avec cette nouvelle échelle de valeurs.

Les parents comprennent rarement, ce bouleversement profond.
Les adultes sont trop pressés. Ils ne laissent pas le temps à leurs enfants d’encaisser et de s’épanouir. Ils ont toujours peur que l’on rate quelque chose. Et ce faisant, ils infusent une angoisse malsaine et incompréhensible à leur progéniture. Surtout s’il leur arrive d’être en plus mécontents et frustrés. Ils ne donnent pas envie qu’on suive leur voie.

Le scénario habile et la réalisation heureuse, bouleversent les codes amoureux de tout l’ancien cinéma. On entre de plain pied dans une étonnante modernité. Mine de rien, les 20 ans vont prendre le pouvoir. Ils vont le garder longtemps.

Benjamin, au bout de quelques semaines, voudra que pour une fois, on se parle, plutôt que l’on se couche d’emblée. « Je n’ai rien à dire » lui lance de manière définitive Mme Robinson, tout en continuant à se déshabiller.

Sans savoir qu’il est cruel, Dustin demande des détails sur le fiasco matrimonial. Il ose se moquer quand il apprend que les époux ont fait l’amour dans une Ford. A partir de là, leur relation va aller de travers. D’autant plus que la tigresse, ne veut pas que Dustin touche à sa fille. « Je ne suis pas assez bien pour ta fille, mais acceptable pour toi ? ». C’est la question naïve d’un tout jeune homme (***)

Mme Robinson est à un tournant décisif. Sa colère sera également une scène d’anthologie.

La dernière partie du film pourrait sembler plus conventionnelle. Un suspense et une course pleine d’embûches, pour aller jusqu’au bout du chemin. Un nouvel épisode du classique, vaincre avec péril, pour triompher dans la gloire (D’après Corneille) ou du « Les femmes cependant demandent autre chose… il leur faut un combat pour avoir un vainqueur » (Musset)

Mais les obstacles, les imprévus, sont bien traités ici.

La détermination du jeune soupirant, Benjamin Braddock est absolue. Son regard est obstiné, presque fou. Ses yeux fixés vers sa lointaine cible, il brave les éléments et la circulation, dans sa voiture décapotée. Les décors s’enchaînent, mais l’horizon ne varie pas.

Dans tout le film d’ailleurs, le réalisateur souligne la permanence des êtres, au-delà de tous les aléas. Les personnages se baladent directement d’un plan à l’autre, dans une fausse unité de lieu. Ce qui donne à l’ensemble, une personnalité profonde et une amplitude rare.

Le découpage et le montage du film sont remarquables.

Et la musique est bien entendu parfaite. Ici, le thème va jusqu’à épouser les derniers soubresauts du cabriolet, en panne d’essence. Ce qui montre la coordination étroite entre le réalisateur, et Simon + Garfunkel.

Dustin joue contre la montre. Tout et tous, sont contre lui. Il met à profit son énergie décuplée, pour conjurer l’impossible.

Il nous bluffe, lui le jeunot, en se faisant passer in extremis, pour un curé, un parent du marié.

A l’église où a lieu le mariage, les bras en croix, derrière une épaisse vitre, à distance, et par ses seules mimiques, avec la volonté d’un damné, un amour inspiré par en haut, il tente de retourner la belle. Comment ne pas être de son côté ?

Il va jusqu’à cogner le beau-père. Il se bat avec la croix de Jésus contre tous ceux qui se liguent contre lui, et qui représentent à cette époque, l’establishment haineux, la fausse religion, celle des conventions.

Les grimaces silencieuses des convives et parents furieux, sont aussi moches que dans un tableau moqueur de Brueghel. Elaine s’en détourne. La messe est dite. Elle choisit de partager l’élan divin, sauvage et irrationnel de l’amour. S’en suit une apothéose para-nuptiale. C’est à dire qu’elle a la robe de mariée, le conjoint, mais pas les saints sacrements officiels.

Si l’on résume le scénario et qu’on en reste là, ce ne sont que des histoires simples. Découverte, amours cachées, trahison, conquête de l’aimée. Mais justement le film va bien au-delà. Cette œuvre réussit à rendre palpable, l’immense puissance de nos tourments et bonheurs ordinaires. C’est bien évidemment intemporel, quand c’est bien traité comme ici.

Si vous me le permettez, je terminerai par une petite anecdote personnelle. J’ai vu ce film il y a 50 ans, dans un petit cinéma de Calcutta. Au début de la projection, tout le monde s’est mis debout pour entendre l’hymne national. Première surprise. Et à la fin les spectateurs ont applaudi. Moi, je suis resté vissé dans mon fauteuil, devant ce film qui fait tant de bien. Et j’ai regardé le film une deuxième fois, à la suite, avec tout autant d’émotion.

50 ans après, l’alchimique attrait du « Lauréat » garde encore beaucoup de son mystère. Et c’est bien ainsi.

Les critiques ne se sont pas trompés. Mike Nichols remporte l’Oscar du meilleur réalisateur. Le film a connu un succès phénoménal au box-office. Ce right film in the right place, comme on pourrait dire outre atlantique.

(*) Dustin Hoffman a 30 ans lors du tournage. Le présumé puceau devrait en avoir 20. Et en fait il en paraît vraiment 20. Katharine Ross, 27 ans printemps, incarne une petite de 20 ans, et n’a aucun mal à nous le faire croire. Ah, les artistes !

(**) Jeanne Moreau a refusé le rôle… et là, cela aurait pu être aussi quelque chose de fort. Robert Redford était pressenti pour être Benjamin… ouf, là on a échappé à la catastrophe !

(***) Le jeune et la cougar :

On ne peut pas s’empêcher de penser à la chanson de Dalida.

Il venait d’avoir dix-huit ans

Ça le rendait presque insolent de certitude

Et pendant qu’il se rhabillait

Déjà vaincue, je retrouvais ma solitude

J’aurais voulu le retenir

Pourtant je l’ai laissé partir

Sans faire un geste

Il m’a dit « c’était pas si mal »

Avec la candeur infernale de sa jeunesse…

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Laur%C3%A9at

Dustin Hoffman
Katharine Ross
Anne Bancroft
Murray Hamilton
William Daniels

Elle fait une drôle de tête Mme Robinson. Dustin a bien raison de se méfier finalement.

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