Les délices de Tokyo (2015) 7.5/10 dorayaki

Un agréable film de femme que l’on doit à Naomi Kawase

Liste des ingrédients.

  • Des bruissements de feuilles, des cerisiers en fleurs.
  • Un plaidoyer pastel pour la différence.
  • Un fait de société tout à fait inhabituel : le rejet des derniers lépreux, quoique guéris, dans la société japonaise moderne.
  • L’éloge des anciens, du monde d’avant, du temps qui passe.
  • La recette du bonheur.

Regardez bien sous ce dorayaki, il s’y cache peut-être le sens de la vie.

Une vieille personne, Tokue, a passé la plus grande partie de sa vie dans un sanatorium. Elle a été contaminée très jeune par le bacille de Hansen. Elle n’a de stigmates, que des mains abîmées. Mais cela reste encore visuellement « acceptable », pour la plupart d’entre nous. De loin, cela fait polyarthrite. D’autres victimes sont bien plus amochées. (*)

Cette septuagénaire va rendre service à un homme de la quarantaine, Sentaro, qui cuisine tant bien que mal, dans une modeste échoppe de dorayaki. Ce sont des sortes de pancakes sucrés, fourrés à la pâte de haricots rouges. Il n’est pas le meilleur de sa catégorie, loin s’en faut. Il ne sait pas tout faire. Pour pallier ses insuffisances, il utilise des ingrédients industriels.

Sa clientèle est faite en grande partie de lycéens et lycéennes. Une d’entre elles est en relative déshérence et proche de la fugue. Elle rêve de travailler dans l’échoppe. Elle sera la troisième branche du triangle amical.

La vieille sait comment faire pour rendre ces pâtisseries vraiment délicieuses.

Sa façon de faire est très « japonaise ». En tout cas comme on l’imagine dans l’habituelle mythologie exotique.

  • Elle « écoute » les modestes haricots. Elle est en symbiose avec ce qu’elle pense être leur histoire. Après un long cheminement en cuisine magique, des multiples phases de préparation et de cuisson, elle aboutit à une substance suprême. Aux antipodes de la société de consommation et de gavage.

Les clients affluent. Jusqu’à que le bruit courre qu’elle est contaminée. Rapidement plus personne n’ose en manger. Elle ne met même pas de gants. Le commerce périclite.

La propriétaire du local est assez mercantile, et sans trop d’états d’âme. La boutique va changer de main et échapper au cuisinier. Pas de place pour les sentiments.

Tokue rentre dans son ex-léproserie. Cet établissement est très digne. Malgré le handicap et l’ostracisme du dehors, il y règne respect et bonne humeur.

Elle est infiniment reconnaissante à Sentaro de lui avoir permis de travailler et d’avoir pu ainsi accomplir quelque chose. Presque un peu trop.

En réalité, elle sait que c’est elle qui a apporté une aide morale fondamentale à cet homme.

Elle est dotée de l’autorité de ceux qui savent, et sous les courbettes protocolaires, c’est elle qui mène la barque. Elle connaît parfaitement le cap à atteindre. Pour son bien à lui. Plusieurs de ses phrases sont des axiomes sans appels, qui mine de rien font penser. L’actrice est convaincante.

La vieille décède. Tout le monde pleure.

Sentaro qui a accepté cette femme déformée, qui a compris son message de perfection et d’ouverture, est enfin libéré de ses vieux démons. Il aspire à l’indépendance et à une plus profonde réalisation de soi.

Pour cela, il est aidé du plaisir simple du travail bien fait et de la contemplation des cerisiers en fleurs.

L’ambiance est douce et respectueuse. L’action se déroule « poliment », comme si elle ne devait déranger personne.

Plusieurs films japonais ont ce rythme tranquille, tout en traversant des turbulences.

Pas mal de tristesse contenue, beaucoup de bienveillance.

Et même si tout n’est pas rose, c’est un scénario feel good en définitive.

On a régulièrement, dans ce cinéma classique, une survalorisation des rites, des secrets, du travail manuel minutieux, des coutumes, des humbles. Je me demande à quel point tout cela est convenu. Mais les Japonais ne sont-ils pas réputés, pour avoir su lier le moderne et l’ancien ?

Faut-il croire à cette sagesse profonde des petites choses ? Je suis partagé.

D’un côté, j’ai autant l’impression de m’être fait avoir dans un piège sentimental. On m’a fait le coup des cerisiers printaniers.

Mais de l’autre, j’ai tout bonnement assisté à une petite leçon de philosophie. Peut-être du Tao. Un sens caché qui restera toujours à découvrir, derrière une apparente insignifiance et les contradictions. Ça marche toujours !

  • Alors, bluette écolo de type circuit court, autarcique et passéiste ?
  • Ou formulation d’une impérieuse nécessité, pour être en paix avec soi-même, de sauver au moins une autre âme, d’exceller dans son art, de savoir et vouloir transmettre ?
  • Bref, il s’agirait alors de l’injonction morale de laisser une trace positive notable. Surtout si on n’a pas de descendance.

Ça a donc à voir avec le sens de la vie. C’est pourquoi cela reste ambivalent et casse-gueule.

Certains de nos films occidentaux ont eux aussi ces tics écolo-philosophico-nostalgiques (**) – Ils ne résistent pas non plus à cette envie de nous délivrer un message : du genre, il faut prendre son temps, se perfectionner toujours, et investir davantage l’instant.

Revenons pour finir, en cuisine.

La cuisine, comme l’amour, est à la frontière mal délimitée du besoin et du désir. Assez insaisissable de ce fait.

Elle est chargée de métaphores et de métonymies, et elle investit presque tous les autres domaines, de métaphores à son tour. C’est une des plus grandes sources de créativité et de dynamisme linguistique.

C’est aussi le grand domaine de la synesthésie et donc de la poésie.

Pour qui cuisine, il faut noter aussi l’importance de la démarche, du chemin, peut-être plus encore que le résultat. Et donc à nouveau d’une réflexion, d’une distance.

Plus terre-à-terre, la cuisine creuse notre tombe avec ses dents. Une grande partie des pathologies d’aujourd’hui a pour origine la « bouffe ». Et puisqu’on se demande si c’est vraiment un art, il faut signaler que les tableaux de Van Gogh sont bien moins dangereux.

Ce qui n’arrange rien quant aux illusions culinaristes, c’est que la cuisine est aussi une science et une technique. (***)

Les délices de Tokyo, un film récent, mais plus « vieux » qu’il en a l’air.

  • (*) Une question m’a taraudé l’esprit tout au long du film. La lèpre est-elle parfaitement maîtrisée ? Peut-elle encore être contagieuse dans notre monde civilisé ? Curieux que personne dans le film ne cherche à nous rassurer.
  • En fait le traitement est long, mais il permet au malade de ne plus être contagieux, dès la première cure. Il doit cependant être souvent continué pendant des années. Les séquelles des formes avancées demeurent. On vient donc à bout de la mycobactérie. Cette maladie est très lente. Il faut souvent des années, avant de voir les premiers symptômes.
  • (***) Petite digression sur le thème « ciné et grande bouffe »
  • Il faudrait jeter un œil sur les œuvres de type « grande cuisine » au cinéma, pour mieux cerner les grands courants sous-jacents. Ces films sont innombrables. Les grands pays de la cuisine s’en donnent à cœur joie. Leur public sait y goûter et savourer.
  • On y retrouve la même ambiguïté.
  • D’un côté le regard un peu moqueur comme dans L’aile ou la cuisse, voire la franche rigolade comme dans le Grand restaurant, avec là aussi Louis de Funes…
  • On s’y amuse de l’Ordre culinaire et de ses ecclésiastiques. C’est le problème de l’agaçante hyper-sacralisation des grands cuisiniers. Un mal assez récent. Surtout depuis que ces derniers sont passés, du bel artisanat à des prétentions artistiques et au vedettariat. Les portions devenant inversement proportionnelles.
  • Cet « art » éphémère a d’autant plus d’intérêt qu’il demeure modeste. Cela doit rester le miracle des petits riens de nos grands-mères ou du camarade cuistot d’en face.
  • Je préfère cent fois goûter aux trouvailles du petit resto d’à côté, que d’avoir les fesses serrées dans un étoilé du guide Michelin.
  • C’est pourquoi je m’intéresse principalement aux modestes plats du jour. Un exercice imposé où l’on reconnaît les plus malins.
  • L’autre type de films, consacre la recherche philosophico-perfectionniste, comme dans Le Festin de Babette, Les saveurs du Palais, Garçon ! Vatel, ou même The Lunchbox…
  • Et entre les deux, La grande bouffe. Un exemple de l’ultime dérision alliée à l’ultime réflexion sur l’impermanence, la vie, la mort.

(***) Un bon réfractaire, qui idéalise le progrès, pourrait proposer ceci :

En supposant qu’on applique à la lettre une recette de cuisine avec une machine idéale ultra-évoluée, qui maîtrise tous les paramètres, et qui utilise les mêmes ingrédients, il y a peu de chance qu’on n’arrive pas aux mêmes résultats.

La réalité actuelle nous montre que ce n’est souvent pas la cas. Pas parce qu’il manquerait ce prétendu « amour » dans la recette, mais parce que l’analyse est souvent incomplète, que les paramètres sont encore mal maîtrisés et que les ingrédients sont changeants.

De plus, les impératifs sanitaires font que le traitement ne peut pas être le même.

Par ailleurs, le grand cuisinier sait s’adapter, la machine d’avant l’I.A. pas encore totalement.

Enfin, ce cuisinier là devant nous est un être humain qui cherche à communiquer avec nous, grâce à ses plats favoris. C’est difficile à transformer en algorithmes.

Mais qui pourrait se permettre de rejeter toute mécanisation en cuisine ? Le robot batteur, le four tempéré électroniquement… tout cet attirail devenu indispensable, indique le sens de l’histoire. N’en déplaise à la pensée magique des passéistes.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_D%C3%A9lices_de_Tokyo


Kirin Kiki

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