Mamma Roma (1962) 8.5/10 Pasolini, Garofolo, Magnani

Pourquoi se laisserait-on aller à la facilité, en faisant de la Magnani, la personne qui porte le film quasiment à elle toute seule ? C’est répété ici ou là, à l’envie.

On peut trouver qu’au contraire, son expressionnisme naturel, étant celui qu’on attend d’elle, la dessert pour faire d’elle le point central du récit. En d’autres termes, en étant plus démonstrative, elle est moins dense que les autres. C’est voulu ainsi.

Elle s’agite, elle commente, elle tente d’infléchir le destin de son enfant. Mais c’est justement de son fils, et des personnes qui y sont reliés, qu’il s’agit maintenant. Pour elle, les dés sont jetés depuis longtemps.

La densité des personnages, voilà le secret. Ce sont des « gueules ». Chez Pasolini, il y a tellement de vérité et d’intensité dans les êtres, qu’ils semblent de véritables archétypes vivants.

Que dire de ce gosse qui n'a que 15 ans et qui occupe tout l'écran. Voilà un être super-massif. Sa petite vie riquiqui résume, ce qui chez les autres serait toute une destinée. Et il porte tout cela sur ses petites épaules !

Ce découpage magistral qui propulse très haut les êtres, est servi par une prise de vue moderne et fulgurante. La simplicité apparente est biblique, mais l’exécution tient de la haute voltige.

  • Ainsi, par exemple, le banquet de mariage paysan initial est une sorte de dévoiement de la Sainte Scène. Il y souffle autant le sacré que le plus bas profane. Il y a d’ailleurs souvent chez cet auteur, des allusions directes aux scènes primordiales, comme dans son Évangile selon saint Matthieu, avec chaque fois autant de fascination que de blasphème.

Si les caractères sont tranchés, voir monobloc, ils interagissent par petites touches progressives le plus souvent. Il y a un côté animal dans ces approches. Chacun se limite à ces frontières. Ils peuvent empiéter pour gagner du terrain. Ils peuvent reculer et en perdre. Ils savent la valeur de chaque centimètre. La caméra le sait aussi et change de distance de prise de vue selon les rapports entre les personnages et les situations.
C’est flagrant pour la « meute » des jeunes délinquants ; dans leurs décisions, dans les prises de pouvoir et dans les rivalités quand il s’agit des « femelles ».

La Magnani est la Sainte, la Mère et la Putain, toutes trois réunies dans la même enveloppe charnelle. Elle se ferait « crucifier » pour son fils. Magnanime, et pensant sa mission maternelle accompli, elle lance à son jeune : « tu vois, c’est simple le bonheur ».

• Et bien entendu, son jeu d’équilibriste entre ces trois pôles, est tout bonnement magnifique.

Et avec ce don d’une belle petite moto, qui réjouit son fils au-delà de toutes espérances, on partage toutes les nuances de leur joie christique.

Plus dure sera la chute. Au final c’est le fils qui sera crucifié. Littéralement, si l’on observe bien sa position, en tant que ligoté, sur son lit rudimentaire. Encore une scène primordiale.

• Le jeune Ettore Garofolo qui a 15 ans ici, n’était pas un acteur né, mais un simple petit serveur qui a tapé dans l’œil du Maître. Sa prestation est remarquable de justesse. A ce moment, c’est un peu le Jean-Pierre Léaud de Pasolini.

Cela ne m’intéresse pas de savoir si ce scénario, dit néoréaliste, contient ou non un message politique.

Un tel film, qui touche en permanence à l’essentiel, tient du sublime. Il est très au dessus de ce que nous pouvons généralement appréhender.

Si vous ne le voyez pas encore, et cela peut se comprendre en raison d’un cadre qui peut vous sembler étranger et désuet, gardez cela quelque part dans une petite circonvolution. Et revenez le jour où vous vous sentirez prêt à accepter cette Ostie consacrée, autant par dieu que le diable.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mamma_Roma

Mamma Roma (1962) 8.5/10 Pasolini, Garofolo, Magnani
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