Piaf, sans amour on n’est rien du tout. Avis. Marianne Lamour. Arte 8/10

Heureuse époque !

En 2003, les documentaires ne cherchaient pas encore à nous faire des leçons de féminisme, de wokisme et de relativisme, d’indigénisme, pour tout et n’importe quoi.

Marianne Lamour a conçu et réalisé un bon récit. En ce sens qu’il y a de la matière, du rythme, de la perspicacité et qu’elle s’efface devant son sujet.

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Même si on connaît par coeur La Vie en rose, Non, je ne regrette rien, Hymne à l’amour, Mon légionnaire ou Milord, il y a et il y aura toujours un mystère Piaf.

Certes, les plus sensibles qui l’écoutent sont très rapidement conquis et n’ont que faire des thèses et antithèses à son sujet.

Là on est tranquille, on a le temps, on peut tenter d’aller un peu plus loin.

L’adéquation des paroles, du ton, de la persuasion, avec ce qu’on peut penser être la vraie vie de l’artiste et/ou de tout un chacun, joue un grand rôle. Édith est une littérale, une incarnation du verbe, dans la grande tradition de la tragédie chantée de la Grèce antique. C’est l’étymologie même du mélodrame (mélos = chant)

  • Ele ne chantait bien qu’exaltée ou brisée (Yves Montand).
  • Un jour, je suis allée écouter Édith Piaf. Elle chantait sur les boulevards… Je me souviens d’être restée collée à mon siège. Sa voix m’avait fait pleurer et les yeux et le cœur (Barbara).

Et contrairement à ce que dit Barbara, ou ce que l’on peut penser, l’envoûtante mélodie, les intonations, la souffrance visible, ne sont pas suffisantes.

Quand elle s’est produite avec les Compagnons de la chanson aux USA, elle a d’abord été boudée au détriment du boys band. Mais quand les intellectuels de là bas sont venus la soutenir, elle est remontée au premier plan. Il fallait donc que l’on comprenne son message.

Il y a principalement une composante d’intercession christique. C’est une prêtresse et/ou un Christ-femme. Aimer était pour elle une religion, c’est à dire la solution pour confondre les horreurs du monde…. et/ou son « opium ».

Fondamentalement il y a le même investissement dans le mot amour, chez elle et ses pratiquants, qu’à l’Église. L’un tient de l’extase érotique, l’autre de la sublimation dans l’épectase.

Cet amour là ce n’est pas la dépendance ou la tendresse. C’est une force brutale qui peut autant faire de bien que de mal. C’est le principe créateur. Pour l’obtenir il faut se démener. Elle dit : L’époque est à l’ironie et au cynisme [ce qui est toujours vrai] Mais je sais que c’est l’amour qui gagne finalement.

Elle porte ostensiblement toutes les souffrances et tous les péchés du monde. Elle est comme qui dirait venue pour cela. Quelque part, elle rachète les pauvres humains ; les fervents qui ont le privilège, en l’écoutant, de la comprendre. On la sent clairement investie d’une mission et d’ailleurs elle délivre régulièrement des messages paraboliques. Cf le titre par exemple.

Cela dépasse le cercle des miséreux, des laissés-pour-compte. Cela s’adresse à chacun d’entre nous. C’est cette tragédie universelle qu’on appelle paradoxalement la comédie humaine, car c’est le propre de l’homme de pouvoir en rire.

  • Elle dépasse ses chansons. Elle en dépasse la musique et les paroles. Elle nous dépasse. L’âme de la rue pénètre dans toutes les chambres de la ville. Ce n’est plus Mme Edith Piaf qui chante : c’est la pluie qui tombe, c’est le vent qui souffle, c’est le clair de lune qui met sa nappe (Jean Cocteau). Quel paragraphe magnifique ! A l’ineffable de la môme répondent des métaphores délicates, seules capables de révéler un peu l’indicible.

Et comme le rituel impose de marteler les bases, elle nous gratifie de son catéchisme avec « A quoi ça sert l’amour », dans lequel mine de rien est résolu le paradoxe de l’amour éternel, et de ce fait à chaque fois répété : « Pour moi t’es le dernier, mais toi t’es le premier, avant toi y avait rien, avec toi je suis bien, c’est toi que je voulais, toi que j’aimerais toujours, ça sert à ça l’amour ! »

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Elle est née au seuil de l’étable (en plein Paris pouilleux, sur un trottoir). Sa mère n’y était pas pour grand-chose, comme en témoigne son abandon. Et a eu un père de circonstance, qui s’est bien gardé d’avoir de l’affection pour elle. Au contraire ce contorsionniste l’a utilisé dès son plus jeune âge.

Elle vient donc bien d’un ailleurs approximatif et elle va transcender la misère. Si vous voulez en savoir plus sur son origine réelle, il faudra demander son avis à l’ange Gabriel ou aux tables tournantes qu’elle affectionnait.

Fillette, elle a du garder de son innocence primordiale, malgré une « éducation » dans les franges d’un bordel.

Elle a été à la rue, elle est tombée, elle s’est remise, elle est retombée et ainsi de suite. Mais elle a avancé. Cela s’appelle un chemin de croix. Sa mauvaise santé « aidant », elle est arrivée presque mourante à son propre Golgotha.

Ce fut la même chose avec ses hommes, qu’ils soient des professionnels et/ou des amants.

Et malgré sa frêle silhouette, elle parvenait à redresser la tête, à s’ébrouer et à se débarrasser de ce fardeau. Pas que pour elle seulement, mais pour le bien commun, voire la rédemption de l’humanité (francophone) toute entière. Cette capacité à faire cet effort surnaturel, lui vient directement de là-haut.

Avec son front de Bonaparte, cette amie très proche de Cocteau, au point de mourir le même jour, fut incontestablement leader de son équipe d’apôtres dévoués.

Amen.

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89dith_Piaf

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